Par Hakim Bey

La ZAT (1), comme tactique radicale consciente, émergera sous certaines conditions :

 1 / Une libération psychologique. C’est-à-dire que nous devons réaliser (rendre réel) les moments & les lieux où la liberté est non seulement possible mais tangible. Nous devons savoir de quelles manières nous sommes véritablement opprimés, mais également de quelles façons nous sommes refoulés & piégés dans une illusion dont les idées nous oppriment. Le TRAVAIL, par exemple, est une source de misère bien plus réelle pour la majorité d’entre nous que la politique. L’aliénation est bien plus dangereuse pour nous que des idéologies mourantes dépassées & édentées. La dépendance mentale aux « idéaux » – qui se révèle n’être en réalité qu’une projection de nos propres ressentiments & sensations de victimisation – ne fera jamais avancer notre projet. La ZAT n’est pas le signe avant-coureur d’une quelconque Utopie Sociale illusoire pour laquelle nous devrions sacrifier nos vies afin que les enfants de nos enfants puissent respirer un peu d’air libre. La ZAT doit être la scène de notre autonomie actuelle, mais elle ne peut exister qu’à la condition que nous nous considérions déjà nous-mêmes comme des êtres libres.

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L’internationale

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Makhno not dead !

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Anarchie vaincra !

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Les anarchistes de Léo Ferré.

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Une Armée de Jack pour combattre le Pouvoir

Dans les contes de fées, les humains peuvent posséder des âmes extérieures, des choses contenant ou personnifiant magiquement une force de vie individuelle – pierre, œuf, anneau, oiseau ou animal, etc. Si la chose est détruite, l’humain meurt. Mais tout aussi longtemps que l’objet persistera, l’humain jouira d’une forme d’immortalité ou, du moins, d’invulnérabilité.

L’argent pourrait être envisagé de cette manière, comme une âme extérieure. Les humains l’ont créé, en un certain sens, afin de dissimuler leurs âmes dans des choses qui peuvent être enfermées (dans une tour ou une grotte) et cachées, afin que leurs corps acquièrent une invulnérabilité magique – richesse, santé, la glorieuse victoire du plaisir, le pouvoir sur des ennemis, sur le destin lui-même.

Mais ces âmes extérieures n’ont nul besoin d’être cachées – elles peuvent être divisées presque indéfiniment et mises en circulation, échangées contre du désir, transmises à des héritiers tel un virus immortel, ou bien comme une chose morte qui contient magiquement la vie et s’auto « reproduit » sans fin dans l’usure. Ceci constitue l’unique expérience magique réussie par l’humanité : personne n’a plus relevé le défi et après 6000 ans cela semble être tout naturel (en fait, un ancien texte cosmogonique chinois dit que les deux principes qui sont à la base de l’univers sont l’eau et l’argent).

Il est à noter que dans les contes, dans le folklore, les personnages ayant une âme extérieure sont souvent des méchants. Il est évident que cette pratique doit sembler étrange à toute société normale – une pratique dans laquelle la magie (appelons-la la conscience collective dans le mode actif) est canalisée, par le rituel et la coutume, pour la vie de tout un chacun, et non pour la glorification d’un seul au dessus de tous (la magie noire ou la sorcellerie). Sous forme d’argent, l’âme extérieure, brisée en mille morceaux, pour ainsi dire, peut être mise en circulation, mais aussi volée, monopolisée, gardée par des dragons, afin que certains humains malchanceux soient défaits de toute l’âme tandis que d’autres se gorgent ou amassent de parcelles d’âmes d’ancêtres ou de victimes dans leurs grottes ou « banques » morbides, etc.

La bien-aimée dans le conte peut également avoir une âme extérieure. Elle tombe alors sous l’emprise du sorcier maléfique ou du dragon et elle doit être secourue. En d’autres mots, le désir, qui est aliéné sous la forme d’un objet symbolique (réifié, fétichisé), ne peut récupérer son destin légitime (l’amour) que par la réappropriation de l’expropriateur, en le redérobant au magicien. Cette tâche incombe au « Jack », le troisième et plus jeune enfant, parfois un orphelin ou un déshérité, parfois un fou, un paysan, mais avec plus de cœur que n’importe quel prince, généreux, courageux et chanceux.

La même histoire exactement se retrouve dans les rapports ethnographiques honnêtes portant sur l’introduction de l’argent dans une économie tribale. Même sans les recours habituels à la force, la terreur, l’oppression, l’impérialisme colonial ou le zèle missionnaire, l’argent seul détruit toute culture normale qu’il touche.

Les Cultes Cargo et les Danses des Esprits.

D’une façon très intéressante, dans presque tous les cas, une forme de résistance de type mouvement messianique de Culte Cargo, de Danses des Esprits, apparaît une ou deux générations après les premiers contacts avec les étrangers. Ces cultes font invariablement appel aux esprits (ou même aux démons lorsque les circonstances commencent réellement à se détériorer) et à leurs pouvoirs afin de vaincre l’argent, afin de « fournir de bonnes choses » sans avoir recours à la magie noire de l’argent, à la vampirisation des âmes des autres – la malignité de la richesse non partagée.

C’est là le trope de tous les contes. Jack abandonne une partie de son dernier morceau de pain à la chose particulière dont il a besoin dans sa quête, précisément au pouvoir-animal ou au chaman ou à la vieille dame, mais ce don est fait de manière désinvolte, sans aucun espoir ou attente de retour. Jack représente toujours ce que Polanyi et Mauss appellent l’économie du don.

Un très grand nombre de contes prennent racines dans la « mémoire populaire » des anciennes structures sociales non hiérarchiques drapée dans une narration (un mythe) et un rituel, et replacée dans cette période où l’ancienne société fut menacée et finalement vaincue par des systèmes ultérieurs ou étrangers – particulièrement par l’argent, par les pièces de monnaie qui toujours apparaissent dans ces contes.

Proudhon pensait que l’argent avait été inventé à l’origine par le peuple comme moyen de mettre la main sur les richesses accumulées par le « dragon », la classe des oppresseurs et de les forcer à la circulation. Cette idée résonne de manière assez intéressante.

Elle pointe le fait que pour « le peuple », l’argent en main représente non pas l’oppression, mais le plaisir, des désirs satisfaits. L’argent n’est peut-être pas la racine de tout mal, mais étant donné son existence, « l’amour de l’argent » est assez naturel. L’alchimie personnifie cette jouissance de l’argent dans le mythe de la transmutation, de la production d’or sans travail, comme cadeau de la Nature à ses amants : le corps de Jupiter en pluie de pièces d’or.

En tant qu’incarnation du « peuple », Jack gagne le trésor, mais ce faisant, il lève la malédiction, la malignité draconique, car en lui le trésor trouve sa juste fin dans le bonheur (c’est-à-dire la libre distribution, le Don). D’où ce grand festin qui clôt de si nombreux contes et le mariage entre le paysan et la princesse qui supprime les distinctions et replace les âmes extérieures dans leur corps.

Mais l’idée de Proudhon est contredite par le mythe qui attribue l’invention des pièces à un roi – pas Crésus de Lydie, qui a réellement inventé les pièces (au 7e siècle avant notre ère), mais Midas qui est mort étouffé par l’or, son âme extérieure. Dionysos et Sélène lui permirent de faire un vœu, puis le sauvèrent ensuite en lui en permettant un second – qui le fit vomir tout l’or dans la rivière Pactole en Phrygie.

Le Midas historique a vécu au 8e siècle avant notre ère, et la Phrygie n’est pas très éloignée de la Lydie où les rivières charrient également l’or et l’électrum et où les premières pièces apparurent comme jetons pour les temples. Les pièces semblent regagner un peu de leur innocence lorsqu’elles sont dépensées plutôt que thésaurisées, mais, mais en fait, là maintenant, elles nous trahissent en nous quittant et en ne revenant jamais. À la fin, toutes les pièces finissent dans le coffre de l’usurier. L’argent est déjà une dette. C’est ce qui est dit sur le billet de 1$, cette encyclopédie de l’imagerie hermétique et de la doctrine secrète de l’argent.

Image par Daryl Sim, licence C.C.

Jack ne gagne jamais réellement.

Le triomphe de Jack ne réside pas dans le « à jamais » qui clôt l’histoire, mais uniquement dans un moment qui est à jamais évoqué et invoqué comme perdu. De toute évidence, Jack ne gagne jamais réellement, autrement nous n’appellerions pas ces histoires des contes en les reléguant aux enfants, le monde sauvage prémonétaire de l’enfance. L’idée que les contes contiennent des enseignements ésotériques sur l’économie pourra sans doute sembler ridicule, mais seulement à ceux qui ne les ont jamais réellement lus avec à l’esprit l’anthropologie économique de Polanyi et de Mauss.

Le vieux cycle russe (Jack = Ivan) me frappe comme particulièrement sensible à cet aspect du matériel, presque comme si le socialisme avait eu un pré-écho subconscient dans les grands contes populaires russes du début des années 1900.

Parmi les motifs slaves uniques de ces cycles, tout le monde aime le conte de Baba Yaga, la petite maison sur de longues pattes de poulets qui se meut partout où la sorcière le désire. La puissance de l’image implique que Baba Yaga fonctionne non seulement comme une maison pour la sorcière, mais également en tant qu’âme extérieure. Elle est à la fois bouclier et épée, espace et mouvement, grotte et carpette magique. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est là un symbole du capital lui-même, tout particulièrement dans phase finale purement magique de l’Ère Globale. Baba Yaga pourrait être une banque offshore, prête à prendre des positions boursières et à s’envoler, avec un libéral ou une usine de chaussures, vers le Mexique.

En parlant du Mexique, cela me rappelle une histoire concernant la révolution mexicaine : vers 1910, des milliers d’anarchistes nord-américains, des Wobblies, et des aventuriers traversèrent la frontière sous un faux nom générique afin de rejoindre Poncho Villa ou les Magonistas et ils furent de ce fait surnommés « l’Armée des Smith ».

Vu la prolifération et le gigantisme de Baba Yaga à notre époque, peut-être que ce dont nous avons besoin c’est d’une Armée de Jack.

Peter Lamborn Wilson. « An Army of Jacks to Fight the Power » publié dans l’édition d’été 2008 du Fifth Estate. Traduction française par Spartakus FreeMann, novembre 2009 e.v.

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Le Jihad Revisité - Hakim Bey

Au milieu des années 90 j’ai été invité à une grande conférence philosophique en Libye. J’ai écrit une courte intervention sur l’influence du néo-soufisme sur le colonel Kadhafi et son Livre Vert[1]. Je me demandais alors si les Libyens m’accorderaient l’autorisation de le lire. Après tout, Kadhafi était arrivé au pouvoir en 1969 en destituant un roi qui était aussi un maître soufi. Peut-être avait-il rejeté l’influence du soufisme sur sa propre vie & pensée ?

Il s’est avéré que les Libyens ont adoré mon papier & qu’ils m’ont dit qu’il était correct : en un certain sens, la révolution libyenne avait été dirigée, au nom du soufisme réformé, contre le soufisme corrompu. Malheureusement, Kadhafi lui-même ne s’est pas présenté à la conférence pour confirmer ou infirmer ce fait, mais je suis sûr qu’ils avaient raison malgré tout.

Le néo-soufisme est né au 19e siècle en réponse au soufisme autoritaire & corrompu de l’époque coloniale, & en partie en réponse au colonialisme lui-même. La résistance anti-française en Algérie fut menée par le grand Émir Abdel Kader[2], chef de la guérilla & brillant cheikh de l’école d’Ibn Arabi.

Les néo-soufis se distancièrent du concept médiéval du « maître » tout-puissant. À sa place, ils recherchaient l’initiation par les rêves & les visions. En Afrique du nord, l’Ordre Senussi[3] & l’Ordre Tijani, parmi d’autres, furent fondés par des chercheurs ayant été initiés dans leurs rêves par le Prophète Mahomet lui-même.

Les ordres néo-soufis furent également conçus & organisés en tant que mouvements réformateurs au sein de l’Islam, en concurrence avec le modernisme & le sécularisme d’un côté, & l’islamisme puritain salafiste/wahhabite de l’autre. L’éducation & la santé & les alternatives économiques au colonialisme étaient mises en avant par l’ordre Senussi en Libye. Lorsque la révolte armée contre la domination italienne éclata, les fuqara (derviches) senussi prirent sa tête.

Après l’indépendance, le chef de l’Ordre devint le Roi Idris 1er. Le jeune Mouammar Kadhafi, né dans un village senussi, de parents senussi, fréquenta les écoles senussis. En Angleterre pour un entraînement militaire dans les années 60, le jeune officier lut The Outsider de Colin Wilson & il se pénétra de certaines idées de la nouvelle gauche, comme les « conseils communistes » & la notion du Spectacle (confer le Livre Vert et la section sur le sport).

L’Islam libyen n’est pas fondamentaliste ainsi que le croient certains américains. En fait, il est anti-fondamentaliste. Les islamistes haïssent Kadhafi comme hérétique, innovateur & crypto-soufi. Les oulémas libyens (les autorités religieuses) ont déclaré les Hadith (les paroles traditionnelles du Prophète) comme étant non canoniques, ce qui est une position extrêmement « libérale ». Un Conseil des Ordres Soufis existe encore aujourd’hui en Libye & l’Ordre Senussi est encore en activité (« Sauf la branche royale » ainsi que me le rapporta un délégué libyen).

Partout ailleurs dans le monde islamique, cependant, le néo-soufisme a largement échoué à fournir un paradigme pour la politique ou la spiritualité contemporaine. « L’occidentalisation » & son jumeau réactionnaire, l’islamisme, ont rempli ce vide. Les anciens idéaux soufis de tolérance, de différence, de culture, d’art & de paix – ainsi que l’affirme le poète tunisien Abdelwahab Meddeb dans son The Malady of Islam (Basic Books, 2003) – sont méprisés à la fois par les modernistes séculiers & par les néo-puritains fanatiques.

Meddeb souligne également qu’en aucun cas les islamistes n’adhèrent aux « valeurs antimatérialistes ». Ils adorent la technologie & le Capital avec autant de ferveur que les occidentaux – pour autant que ce soit de la technologie « islamique » & de l’argent « islamique », bien sûr.

La synthèse du mysticisme & du socialisme, telle qu’envisagée par les penseurs anticapitalistes/antisoviétiques des années 60 & 70, comme Ali Shariati[4] en Iran & le colonel Kadhafi, semble être une cause perdue – tout comme le « socialisme du tiers monde » en général & le « neutralisme du tiers monde » également. Les termes eux-mêmes expriment leur vide historique : comment se pourrait-il qu’il y ait un troisième monde alors que le « second monde » a implosé & a disparu ?

La conférence à Tripoli s’est révélée comme un curieux cirque des « causes perdues », avec deux anarchistes de New York (nous avons été salués comme des héros pour avoir outrepassé l’interdiction de voyage vers la Libye), d’innombrables fronts de libération africains, l’intéressant philosophe de la nouvelle droite Alain de Benoît & quelques mecs rouge/brun australiens, deux charmants écolos turcs, un anarchiste slovène, une clique de maoïstes parisiens, etc. & une phalange de libyens hospitaliers, tout ce beau monde propulsé par de trop nombreuses tasses de café fort. Un docteur allemand a donné une conférence sur l’uranium épuisé en Irak. Un délégué néozélandais a raconté d’horribles histoires sur la privatisation de l’eau ; etc.

À un certain moment j’ai entendu un des maoïstes parisiens dire que l’unique & réel ennemi objectif de l’humanité n’était pas le capitalisme néolibéral ou global mais les USA. Sur le coup, j’ai considéré cette vision comme imprudente, en partie à cause de mon enthousiasme pour le Zapatisme, en partie parce que la ligne maoïste me semblait démodée. À cette époque, le néo-libéralisme était en pleine progression & une réponse globale nuancée me semblait plus vitale qu’un anti-américanisme de l’ère du Vietnam.

Dans une collection d’essais, Millenium[5], je m’interrogeais sur le besoin de trouver de nouvelles manières d’exprimer des stratégies anti-capitalistes dans une situation post-spectaculaire. Si le Zapatisme pouvait se baser tout autant sur la spiritualité Maya que sur l’anarchisme, peut-être que quelque chose de similaire pourrait advenir avec le soufisme. L’Islam contient un potentiel pour le socialisme dans sa condamnation de l’usure & dans son idéalisme communautaire (selon Ali Shariati). Le soufisme « sans loi » (bishahr) & certaines formes d’hérésies islamiques revêtent des aspects anarchistes. À cette époque je pensais que l’Islam était sur le déclin.

Le soufisme lui-même est parfois défini comme le « grand jihad » tandis que la guerre sainte est appelée « petit jihad ». La lutte afin de « vaincre qui vous êtes » devient prééminente. Mais l’ésotérisme n’est pas toujours quiétiste en Islam. Des soufis ont lancé des révolutions, dont les luttes anti-colonialistes/impérialistes des 19e & 20e siècles. Je fantasmais peut-être qu’il était alors temps qu’un zapatisme islamique émerge. Je l’ai d’ailleurs proposé dans la préface de la traduction turque de mon vieux livre, TAZ : Zone Autonome Temporaire[6].

Depuis 1996, deux changements ont eu lieu dans ce que l’on appelle la Fin de l’Histoire. Tout d’abord est apparu un néolibéralisme néoconservateur, c’est-à-dire les USA en tant qu’unique superpuissance & hegemon du triomphe final du Capital Global – en d’autres termes, l’Empire. Ensuite, il s’est avéré que l’islamisme puritain a été revitalisé par le gotterdamerung soviétique en Afghanistan. Les services secrets américains ont découvert une lampe magique & l’ont frottée – une fois, deux fois, trois fois – & alors le génie s’est échappé pour devenir le Vieil Homme de la Montagne. Les USA ont alors envahi l’Afghanistan & l’Iraq & se sont alliés à la droite israélienne. L’Islamisme devint d’une certaine manière l’Empire du Mal de la Pure Terreur. Il devint également l’anti-américanisme.

Peu de gens m’ont imprudemment complimenté pour avoir « prédit » ce Nouveau Jihad. Touts ceux qui ont jamais écrit un mot sur l’islamisme avant le 11 septembre sont aujourd’hui accablé par ce linceul. En fait, le jihad que j’ai « prédit » (ou plutôt imaginé) n’est pas encore advenu. Aujourd’hui, il est sans doute trop tard.

Du point de vue de l’Empire US, l’islamisme est le parfait ennemi car il n’est pas réellement anticapitaliste ou antitechnocratique. Il peut être subsumé en une grande image du Capital en tant que Loi de la Nature &, simultanément, être utilisé comme croque-mitaine afin de discipliner les masses par la peur & d’expliquer le pourquoi des misères d’un réajustement néolibéral. En ce sens l’islamisme est une fausse idéologie ou une « Simulation » comme le dit Baudrillard.

L’Amérique est l’ennemi parfait de l’islamisme car l’américanisme n’est pas non plus une véritable idéologie. La force brute, la kultur Macdisney, un « Marché Libre » orwellien & une économie « postindustrielle » effervescente basée sur les délocalisations de la misère de la production vers le tiers monde – tout ceci est bien loin d’atteindre le statut même terni de l’idéologie – tout cela n’est que simulation. « L’argent fait tout » comme le dit la sagesse populaire. L’argent est le seul maître de la parole ici & l’argent ne parle que pour lui-même. La « démocratie » est aujourd’hui un nom de code pour la coca-colonisation par bombes à fragmentation – « l’Islam » comme peste émotionnelle. C’est là un faux jihad.

Aujourd’hui (mai 2004), l’Empire s’étouffe dans une overdose de sa propre addiction à l’image, aux mensonges stupides, aux mass médias, à la politique en tant que porno minable. Rester en Iraq ou en « sortir » : les deux semblent tout aussi impossibles à imaginer – syndrome du Vietnam complété par les photos d’atrocités commises.

Si le régime actuel des USA change, au mieux nous pouvons nous attendre à un retour au globalisme néolibéral des années 90. Mais cela peut se révéler impossible & il n’est pas évident que les démocrates aient l’intention d’une telle retraite[7]. Comment se retirer avec grâce de l’impérialisme ?

Ce maoïste parisien avait-il raison en fin de compte ? Les USA semblent s’être mis dans une telle position de manière délibérée en s’aliénant l’Europe & en horrifiant le monde musulman. Ils se sont empressés d’embrasser le rôle d’ennemi de l’humanité & de rejeter ce qu’il restait de leur popularité en tant que défenseurs de la liberté.

Mais l’islamisme ne fournira jamais une négation dialectique à l’Empire car l’islamisme lui-même n’est rien d’autre qu’un empire de la négation, du ressentiment & de la réaction. L’islamisme n’a rien à offrir à la lutte contre le globalisme si ce n’est des spasmes de violence théofascistes stériles.

Américanisme & islamisme : que la peste soit de vos deux maisons[8]. Pour ce qui est du véritable jihad, il y a plus à attendre de ce qui se passe en Amérique du sud ou au Mexique que partout ailleurs.

Peut-être que lorsque le président Tweedledee & que l’imam ibn Tweedledum[9] s’égorgeront l’un l’autre sur CNN, quelque chose d’intéressant aura une chance d’émerger des barrios d’Argentine ou du Venezuela ou encore des jungles du Chiapas.

Hakim Bey, « JIHAD REVISTED », 5 juin 2004.

Traduction française par Spartakus FreeMann, octobre 2009 e.v.


[1] Le Livre vert est un livre publié pour la première fois en 1975, où le colonel et, de fait, dirigeant Mouammar Kadafi expose sa vision de la démocratie et de la politique. Le livre est divisé en trois parties : 1-Partie politique: l’autorité du peuple; 2- Partie économique: le socialisme; 3- Bases sociales de la troisième théorie universelle.

[2] Né en 1808 près de Mascara, Algérie, décédé le 26 mai 1883 à Damas, Syrie. Homme politique, chef militaire et chérif idrisside qui résista longtemps à l’armée coloniale française lors de sa conquête de l’Algérie et fut également écrivain, poète, philosophe et théologien soufi dans la lignée d’Ibn Arabi. Il est considéré le symbole de la résistance algérienne contre le colonialisme et l’oppression française.

[3] Confrérie religieuse musulmane fondée à la Mecque en 1837 par le Grand Senussi Sayyid Muhammad ibn Ali as-Senussi (1791–1859) qui s’est implanté en Libye, au Tchad, en Algérie, au Soudan, au Niger et en Égypte.

[4] Al Shariati est un sociologue, philosophe et un militant politique iranien né près de Sabzevar le 23 novembre 1933 et mort à Southampton le 19 juin 1977. Il est surtout connu pour ses études sociologiques sur les religions.

[5] Autonomedia, 1996.

[6] Autonomedia, 1985.

[7] En 2009, après la victoire d’Obama à la présidence américaine, les prévisions de Bey se vérifient à nouveau. Les démocrates, même si leur intention ont pu être de se retirer de l’Iraq, ne le peuvent pas : ni face à leur opinion publique ni face aux « faucons » des lobbies militaro-industriels.

[8] Citation de William Shakespeare, Roméo et Juliette, III, 1.

[9] Tweedledum et Tweedledee sont des personnages d’une comptine britannique écrit par le poète John Byrom, et popularisés par De l’autre côté du miroir (1872) de Lewis Carroll. En français, ils sont aussi appelés Bonnet Blanc et Blanc Bonnet.

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La Crise du Sens par Peter Lamborn Wilson.

L’auteur était à New York entre le 9 et le 15 septembre 2001 et ce texte fut écrit la semaine qui a suivi l’attaque sur les tours… Si l’actualité de ce texte peut sembler un peu désuète, l’analyse par Wilson des événements et des conséquences du 11 septembre est par trop frappante pour ne pas les partager.


Quelques jours après les événements, le New York Times a publié un article intéressant sur « l’industrie » de la publicité et sa crise. Des zillions de dollars sont perdus chaque jour etc., une autre  conséquence plutôt étrange : il semblait soudain impossible de vendre la moindre publicité. Il était maintenant très « inapproprié » de mettre un produit en avant au travers de tous ces cris hystériques & lancinants, moqueurs & ricaneurs,  obscènes & voyeurs ; avec cette haine & cette envie déguisées en mode ; avec toute cette avidité grimée en liberté de choix.

La mort & la tragédie se déroulent tous les jours, à chaque minute, non seulement dans le Tiers Monde, mais à New York, aux USA… Pourquoi la publicité n’a-t-elle jamais été honteuse auparavant ? Les médias – qui ne peuvent jamais émettre un seul son sans gerber un cliché – parlent aujourd’hui du réveil d’un géant endormi (signifiant par là que nous n’aurons jamais plus de terrorisme etc.) – mais qu’était ce sommeil ? Et que peut bien signifier ce réveil avec un sentiment de honte ?

La semaine dernière, nous acceptions sans problème que nos valeurs sociales les plus élevées soient exprimées en termes de prix (la « marque de la Bête » comme disent les bigots, ces « prophètes de l’apocalypse »). Cette semaine, nous ressentons de la honte. Dans une interview du Times, une dessinatrice de mode a exprimé son doute quant au fait que son travail puisse avoir la moindre signification & elle se demandait comment elle allait pouvoir vivre avec ça.

L’industrie de la mode est également honteuse ; Hollywood est honteux ; même les médias de l’information ont exprimé un très bref désir pour plus de bienséance & de dignité & de décence.

Sommes-nous supposés ressentir cette honte de notre trivialité, de notre petitesse d’esprit, de notre ironie postmoderniste, de notre frénésie de consommation, de notre haine du corps & de la nature, de nos obsessions pour les gadgets & « l’information », de notre pop culture décadente, de notre art & de notre littérature mièvres ou morbides, etc. ? – Ou bien devrions-nous défendre tout cela comme des « libertés » de notre « mode de vie » ?

Nos dirigeants nous disent de retourner à notre train-train quotidien (après une période décente de deuil) avec l’assurance qu’ils donneront une signification à cet événement, qu’ils personnifieront notre haine & notre désir de vengeance, qu’ils joueront les arbitres entre nous & les forces du « mal ». Mais en quoi consiste exactement cette « vie normale » ? Pourquoi ressentons-nous toute cette honte ?

Les écoliers (toujours selon le Times) demandent à leurs professeurs ce que peut vouloir dire que les terroristes étaient prêts à mourir, à se tuer ; & leurs professeurs esquivent la question en disant que nous ne « pouvons pas comprendre ». Et les pontes de la publicité ne comprennent pas non plus – ils sont ahuris. Éveillés mais confus par une crise du sens. La semaine dernière, toute signification, tout sens pouvait s’exprimer en termes d’argent. Pourquoi 5 000 meurtres devraient-il changer la signification du sens ?

Une société de vêtements italienne très à la mode (1) utilise la mort pour vendre ses produits. Des photographies – d’immenses panneaux d’affichage – montrent des personnes en train de mourir du SIDA ou attendant leur exécution – afin de vendre des robes de laine. Comme si tout cela était « normal » dans cette vie » ? Doit-on revenir vers ça ?

Pendant quelques jours, on n’a entendu aucune musique dans les rues. Aucun haut-parleur n’a martelé l’air du battement de ses basses, nul chant de haine des femmes & des homos, nul chœurs de Madison Avenue pour chanter des hymnes aux délices des biens de consommation ou des vacances passées au milieu de la misère des autres.

Pendant quelques heures ou quelques jours, aucune manipulation officielle de l’événement, aucun slogan/logo dans les médias, aucune interprétation, aucun sens n’est apparu. Nous avons regardé les nuages de poussière s’élever au-dessus de la ville, d’abord à l’est vers Brooklyn, puis dans le West Side de Manhattan, & enfin du côté de l’East Side également. Avec l’odeur & la brume pestilentielle entourant la lune est apparu le cauchemar de la signification occulte du nuage : des esprits en colère & déconcertés au sein d’un immense nuage blanc. Et nous avons respiré & inspiré ce nuage en nous. Jamais il ne ressortira de nos poumons. Ce que le nuage désirait c’était une explication, une signification.

Mais le jour suivant la manipulation était là, les médias avaient trouvé – ou on leur avait donné – ces centaines de personnes qui périrent en essayant de se sauver – « Attack on America » – notre liberté, nos valeurs, notre mode de vie menacés par ces « lâches » qui n’étaient, en fin de compte, pas « lâches physiquement » (ainsi que certains officiels l’ont expliqué au Times). Peut-être n’étaient-ils que des lâches « moraux » ?

Pourquoi nous haïssent-ils ? Certaines personnes ont posé cette question restée sans réponse. Nous haïssent-ils parce que nous utilisons 75% des ressources mondiales alors que nous ne représentons que 20% de la population ? Parce que nous avons bombardé Bagdad & Belgrade sans même risquer la vie d’un seul américain ?  Parce que nous exportons dans le monde une culture insipide & débile, des jeux vidéo parlant de la mort, des films montrant la mort, des shows télé discourant de la mort, des marchandises mortes, de la musique qui tue l’esprit ? Parce que nous avons permis à la publicité de copier nos formes artistiques les plus élevées ? Parce que nous définissons la « liberté » comme étant notre liberté de diriger & d’être dirigés par l’argent ?

Les politiciens ont dit qu’« ils » étaient jaloux de nous & de notre mode de vie, que par conséquent ils voulaient le détruire. L’envie – oui, pourquoi pas ? Le système même du capital global est basé sur l’envie. Il doit l’être. Pas d’envie, pas de désir. Pas de désir, pas de raison de dépenser. Pas de raison de dépenser, implosion du capital global. CQFD. Mais alors, pourquoi les nababs de la pub & les dessinateurs de mode & les équipes de sport & les artistes ressentent-ils cette étrange & inexplicable honte ? Et pourquoi les terroristes étaient-ils prêts à mourir juste parce qu’ils enviaient notre richesse & notre mode de vie & notre liberté d’acheter, & de dépenser, & de gaspiller ? Qu’est-ce que tout cela signifie ?

Après l’Holocauste (ou Hiroshima, ou le goulag), certains philosophes ont dit qu’il ne pourrait plus y avoir la moindre poésie ou le moindre art. Mais apparemment ils avaient tort. Nous avons encore de la poésie. Elle ne veut sans doute plus dire la même chose qu’auparavant. Il se peut qu’elle ne veuille plus rien dire. Mais nous l’avons. Et qui aurait pu rêver aux portes de Buchenwald ou de Treblinka qu’un jour nous aurions des pubs pour Nike ou des sitcoms célébrant les avocats ?

Est-ce qu’une quelconque signification émergera des événements du 11 septembre ? Sans signification, la tragédie ne se conclut pas par une catharsis mais par une dépression, une peine sans fin. Nos dirigeants cherchent une « fin » - sans doute en tuant de nombreux enfants afghans – sans doute par une quelconque croisade contre les Sarrasins – & bien sûr par un retour à la normale. On va « leur » montrer – en refusant toute signification. Nous dormirons car c’est notre droit de ne pas nous éveiller dans la confusion & dans la honte.

Notre sommeil sera troublé. Nous devrons « sacrifier quelques libertés » afin de protéger la Liberté. Nous devrons avoir peur & haïr. Mais dans quelques semaines, dans quelques mois nous aurons enterré cette peur & cette haine, en fait nous aurons transformé toutes ces émotions en Image, Mauvais Œil médiatique, notre inconscient externalisé. Nous aurons des sitcoms & des gangsta rap & des arguments quant à nos droits à télécharger tout ce que l’on veut gratos sur nos ordinateurs. On fera revoler tous ces avions qui pollueront à nouveau « notre » ciel de leurs bruits & de leurs substances cancérigènes.

Voilà notre revanche ! Voilà notre sens ! Voilà notre moralité !

Peter Lamborn Wilson, « The Crisis of Meaning ».

Traduction française par Spartakus FreeMann, octobre 2009 e.v.

Notes :

(1)    La société Benetton.

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